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Animaux, nos amis ? - Petites bêtes et vaste monde


L’homme qui court après les papillons et les anacondas

Petites bêtes et vaste monde

À Aubière, dans un petit bout de jardin laissé à la nature, est installé le modeste siège de la SHNAO (Société d’histoire naturelle Alcide d’Orbigny), créée, en 1998, par Frédéric Durand. Durand… le nom de monsieurtoutlemonde, mais la vie joyeusement savante et aventureuse d’un spécialiste mondial de guêpes chasseuses d’araignées…

durand

Frédéric, si tu te laissais enfermer dans une définition, ce serait « naturaliste », « chercheur », « entomologiste » ?

Quand j’étais petit, c’était explorateur, écrivain et entomologiste. J’ai tout raté, socialement.
À six ans, je savais exactement ce que je voulais faire. C’est difficile, parce que, fatalement, je me disais : ce prof, il ne connaît rien aux serpents ! Je jugeais les gens par rapport à ce qui m’était important. Donc, j’avais l’impression qu’on me faisait perdre mon temps à l’école et qu’il ne fallait pas que j’y reste.
J’ai été encouragé par des grands-parents qui voulaient que je sois imprimeur, comme eux. Ça m’allait bien, mais j’avais pas pigé qu’en faisant des études, je pouvais arriver à être au moins entomologiste. Le reste, ça ne se fait pas par des études. Écrivain ? Non. Puis, tu n’es pas écrivain quand tu n’as écrit qu’un seul bouquin1, c’est un peu fainéant quand même. Et explorateur, ça n’existe plus : avec une carte bleue, tu traverses le monde entier ; il n’y a plus d’explorateurs, c’est du pipeau. Entomologiste ? Je ne suis pas né au bon siècle, parce que l’entomologie est morte : elle n’est plus considérée comme une science. Ce qui est considéré comme science, c’est la génétique. Ce qui intéresse, c’est ce qu’on va pouvoir en tirer comme produit. Ce que je fais, c’est-à-dire attraper des bêtes, les nommer et les décrire, c’est le meilleur moyen pour échouer dans tes études de sciences. À l’université, on te rit au nez : si tu fais pas le génome de la sauterelle, tu passes pour une burne !

Comment les choses ont-elles démarré, alors ?

Tu vois, ce jardin, c’était celui de ma grand-mère. J’ai commencé à attraper des bêtes ici. Tous les copains ont commencé très tôt. L’un est persuadé d’avoir démarré une collection de coléoptères à trois ans. Un autre, à onze ans, a vu passer un papillon : il s’en est toujours souvenu et consacre sa vie à l’étude des papillons. Et l’autre, spécialiste de serpents, creusait une espèce de tunnel pour pouvoir s’échapper de l’école ! Quand un mec comme Jünger, l’écrivain allemand, allait à l’école, il pensait que c’était un mensonge,: la vie ne pouvait pas s’arrêter à ça, c’était pas possible ! C’est maladif, quoi. L’impression qu’on te limite le monde à sa part sociale, alors que, pour toi, il est immense. Tu as le sentiment d’une richesse absolue que tu ne sais pas nommer… Après, quand tu commences à t’intéresser aux filles, tu arrêtes les insectes. Là, c’est fini ; le type, sa vocation est morte. Donc, on est resté des grands gamins…

Alors, c’est compliqué, parce qu’il faudrait qu’on soit super forts. Pour être au muséum de Paris, il faut avoir fait Normale Sup’. Si t’as pas fait, tu risques absolument pas d’être entomologiste systématicien. Tu feras un sombre truc : tu peux tomber au maximum entomologiste à l’Ird2 ou au Cirad3, pour faire de l’entomologie agricole. Mais de la nomenclature, de la systématique, ce qui plaît en fait aux entomologistes, non ! Dans notre bande, notre truc est de pouvoir nommer les choses, un truc de bébé, tu vois : t’attrapes une bête et « c’est quoi ? ». Cette question, on se la pose tout le temps. Si tu vas dans le jardin, tu ne sais pas tout nommer, ni en plantes ni en insectes ni en microbestioles. Au jardin Lecoq, encore pire. En permanence, on se pose la question : c’est quoi, ça ? Et ça se range où ?

Comment passe-t-on de la passion à une compétence reconnue ?

Une compétence reconnue, oui. Mais pourquoi je suis dans les cinq spécialistes mondiaux des pompiles ? Parce qu’il n’y en a que cinq, déjà ! C’est le contraire du foot, où tu dois t’extraire d’une masse de gens. En entomologie, il n’y a personne, donc tu es fatalement assez rapidement le meilleur.

Et puis, c’est un chemin. Tu commences par un savoir un peu général. Mais c’est tellement immense que, si tu ne te spécialises pas, tu ne sauras jamais rien sur rien. Un jour, je pouvais plus voyager, j’avais plus assez de fric. J’étudiais les libellules (en France, c’est assez vite vu, tu dois avoir 92 espèces), je me suis dit, pour pas m’embêter : je vais changer d’ordre d’insectes, je voyagerai à côté de chez moi, ça me coûtera que dalle. L’exploration du banal, ça fonctionne bien, parce que c’est immense.

J’ai donc changé d’ordre d’insectes. Je suis tombé sur un réseau de bonshommes qui s’occupaient de guêpes. Ils m’ont spécialisé un peu, puis ils m’ont dit : en Belgique, il existe un spécialiste mondial encore vivant et de langue française. Tu pourrais peut-être bosser avec lui et il te transmettrait quelque chose…

Ça fait 19 ans que je bosse avec ce mec-là, 19 ans d’apprentissage. Il s’appelle Raymond Wahis. C’est un ancien instituteur qui a eu la chance d’être à la retraite à 50 ans. Il publie sur les pompiles depuis 1946 ! Sa collection est la plus grande du monde, la référence. Il reçoit des courriers comme « docteur », « professeur », mais il est rien du tout, il est juste amateur. Par contre, il est le seul à pouvoir mettre un nom sur une bête attrapée en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou en Afrique du sud ou en Amérique du nord. Il a une vision du monde. Je suis devenu son élève en faisant toutes les tâches à la con. J’avais déjà été apprenti (tu balayes l’atelier, tu vas chercher les cafés, tu fermes ta gueule). Là, le système marche pareil : je lui ai préparé les insectes, j’ai étiqueté, étiqueté. En 19 ans, la confiance est venue et il m’a fait l’héritier de son savoir ! J’espère, pendant les cinq prochaines années pouvoir publier un paquet de choses qu’il a dans ses classeurs, avant qu’il soit plus capable de le faire (il a 82 ans). Ce sera à son nom ; mon nom, je m’en fous.

Tu vois, Jünger parlait de « l’œil du cyclone ». Nous, on est dans l’œil du cyclone : le monde autour s’agite et nous, on est contemplatif de nos bestioles et on est vachement bien et on n’a besoin de rien et on n’emmerde personne… à part les pauvres bêtes qu’on a chopées. On est comme les types avec les grosses lunettes, mais au lieu de regarder des planètes, on regarde des bestioles. On se pose nous-mêmes des casse-tête chinois, sur des trucs qui ne regardent que nous ; on se publie des articles entre nous cinq ; quand on fait un congrès, ça tient dans cette pièce, donc on n’a pas besoin de lourds moyens. On est peinard !

Spécialiste des pompiles… C’est quoi, les pompiles ?

Pour l’instant, c’est 4 000 espèces connues (sur 250 000 espèces de guêpes), ce qui veut dire que c’est aussi vaste que les mammifères ! Les pompiles sont des guêpes qui attrapent des araignées pour nourrir leurs larves. Une guêpe, une araignée, une larve. La guêpe paralyse l’araignée, pond sur elle un œuf dont va sortir un asticot qui va bouffer l’araignée. Il mange d’abord les parties non vitales, puis la graisse et après, les organes vitaux. Et là, il va se transformer en une autre petite guêpe.

Les pompiles sont des prédateurs de prédateurs, avec des techniques de chasse bizarres : certains ont des têtes de décapsuleur, car ils doivent soulever l’opercule fabriqué par l’araignée ; d’autres arrivent à courir sur les toiles. Il peut arriver que les grosses mygales se rebellent, mais, normalement, la victoire est 100% du côté de la guêpe. C’est vraiment le prédateur spécialisé. Il a une piqûre très douloureuse, très courte : tu le lâches tout de suite ! Les pompiles sont dans tous les coins du monde, sauf en Arctique et Antarctique. Il y a 157 espèces en France. Et il n’y a qu’un spécialiste, c’est moi ! Je commence à former des Bretons.

Les pompiles ne sont pas des espèces menacées ?

Non, mais quand on parle de la biodiversité à la télé, c’est un grand terme qui recouvre un grand paquet d’ignorance. Quand on protège une de ces fameuses « espèces parapluies » (par exemple, la loutre), en disant : si on la protège, elle, on protège tout ce qu’il y a en bas , c’est vrai, mais c’est d’une grande fainéantise, car on ignore tout ce qui existe en bas.

On a complètement abandonné ce savoir. C’est terrible. Pour la faune de France des pompiles, rien n’est écrit en français, c’est moi qui dois l’écrire ! Si tu veux l’étudier, tu dois passer par moi, obligatoirement, ou alors tu fais une biblio (la bibliographie est dans toutes les langues, principalement en allemand).
 Tiens, un autre groupe : les ignomons ! 5 000 espèces en France ! C’est un monde, c’est monstrueux, et il n’y a pas un seul spécialiste, pas un livre !

Avec les produits pour tuer les insectes, ces espèces peuvent disparaître dans le silence absolu, sans que personne sache ce qui a disparu. On entend des discours catastrophistes sur « les espèces qui ont disparu », mais on ne sait pas de quoi on parle, on n’a pas de noms ! Des monuments aux morts, sans la liste des noms… Que des soldats inconnus, quoi ! Tu ne sais pas si l’espèce est présente ou non, parce qu’elle n’est pas recensée. C’est là que,nous essayons d’intervenir. C’est très loin dans la protection, mais c’est pour dire que la nature est super complexe. Rostand disait : « Les sciences naturelles donnent le sentiment si nécessaire de la complexité des choses ».

Tu as plusieurs vies de travail devant toi !

On ne se rend pas compte que c’est immense… Mon copain belge aura passé 60 ou 70 ans de sa vie à décrire 300 ou 400 espèces ; il en reste encore 800 à décrire. Il va me transmettre le truc ; moi, je vais bosser 50 ans dessus et je n’aurai qu’effleuré le problème… C’est monstrueux. J’ai des tas de trucs nouveaux pour la science. On doit publier, avec Raymond, la faune de Madagascar : 60 espèces sont décrites, on en a 200 de plus à décrire.

Une description, c’est un travail de fou, de moine. Tu décris chaque bestiole, pièce par pièce (par exemple, il faut sortir les organes génitaux et les décrire). Maintenant, grâce à la photo numérique, on va un peu plus vite, mais quand même… À la fin, tu as la bête qui sert de type, la bête de référence, celle qui va aller dans un musée. Moi, je dois en déposer au muséum de Paris, au musée de Clermont.

Je pense à Raymond qui a collaboré avec une université belge pendant longtemps. Maintenant que les labos d’entomologie sont devenus des labos de génétique machin, la place de sa collection commence à être de plus en plus anecdotique. Il voit que toute son œuvre va être bonne à foutre à la poubelle ! À Clermont, Gilles Thébaud a sauvé de la décharge de Puy-Long tout l’herbier universitaire. S’il n’avait pas été là, botaniste persuadé de l’intérêt de l’herbier, la ville et l’université emportaient 150 ans de savoir à la poubelle. En fait, les collections sont des encyclopédies, on fabrique notre propre encyclopédie. Tout dépend d’une personne qui peut dire : ces boîtes, fait chier, poubelle ! C’est dommage, parce qu’il va manquer des pages à l’encyclopédie, des volumes entiers…

Une guêpe porte ton nom ?

punaises
C’est pas une guêpe. J’ai deux cicindèles qui portent mon nom. Les cicindèles, ce sont des petits coléoptères. Un de mes copains est spécialiste de ça. Il a 85 ans (j’ai que des vieux copains, c’est la génération qui peut transmettre le savoir). Il s’appelle Roger Naviaux. Il m’a dédié une cicindèle qui s’appelle tetracha Frederici. Ernst Jünger, l’écrivain, était aussi spécialiste de cicindèles. Roger Naviaux en a décrit une, en son honneur, pour ses 100 ans. Jünger lui a téléphoné pour le remercier, en s’excusant de ne pas pouvoir venir le voir. Je partage avec Jünger l’honneur d’avoir une cicindèle décrite par Roger Naviaux. Naviaux a carrément un genre (comme homo dans homo sapiens), le genre naviauxela, et, normalement, il devrait y avoir une naviauxela durandi. Comme ça, on serait éternellement lié tous les deux, par une bête que j’ai attrapée au Laos et qu’il va décrire en mon honneur. Ce serait excellent.

Naviaux a décrit 256 espèces de cicindèles dans sa vie. Il était ingénieur chez Dunlop. Il disait à son patron qu’il était prêt à démissionner si on l’empêchait de partir en mission. Ça a beaucoup nui à son avancement… Mais il a traversé le monde entier pour courir après ses petites bêtes. Lui aussi avait commencé gamin, dans les coteaux de Nice. Il a dû arrêter pour cause d’âge adulte et ça lui a repris vers 40 ans.
 À 80 ans, ce type s’est barré en Thaïlande. Sur un ordinateur en langage anglais, dans une imprimerie, il a fabriqué le livre sur les cicindèles de Thaïlande…

Moi, je suis un Dalton : j’ai toujours travaillé dans des imprimeries et toujours essayé de m’en échapper. Je dois perdre mon travail prochainement. Mais je suis une grosse bête marron moche et j’existe dans la faune de Bolivie, ce qui n’est pas banal. Jünger avait douze bêtes qui portaient son nom. Il disait que c’était plus important que toute son œuvre (120 bouquins, je crois), que ça avait plus de chance de durer. Il se disait un peu raté car, au lieu de faire écrivain, il aurait dû faire entomologiste.

Courir avec un filet à papillons, tu peux pas savoir ce que ça fait comme bien ! Après, avec ta loupe, t’as une mémoire de tout ce que tu as vécu en courant. En continu, tu es dans l’émerveillement, pendant que les gens autour de toi sont dans les soucis. C’est un peu égoïste comme truc.

C’est pour partager l’émerveillement que tu as écrit Le Troubleau ?

Oh, Le Troubleau… C’est resté cinq ans dans un tiroir. Puis, je l’ai montré à une nana de La Montagne qui l’a montré à Daniel Martin qui a dit : ça doit être éditable… 

En 1998, tu as créé la société Alcide d’Orbigny…

Au début, on est parti sur une expédition, parce que c’est toujours la vitrine qu’on paie en premier. On était parrainé scientifiquement par Théodore Monod, qui était le copain d’Alexandre Teynié, le spécialiste des serpents (ils se connaissaient par la société de biogéographie de Paris). On devait aller attraper des serpents en altitude, au Yémen. Moi, j’attrapais les guêpes et les serpents. J’ai monté le projet et on m’a dit : un type est capable de te sponsoriser, parce qu’il ne pense pas comme les autres : c’est Michel Buchard qui a les Leclerc de Clermont.

Au retour, on a fait un film qui est passé sur France 2 et on a dédié une des guêpes attrapées à Michel Buchard. C’est du pur mécénat, une relation assez folle, le contraire de ce qui se passe quand tu as à faire à de l’argent public, où il faut 500 demandes. Là, c’est du rapport humain. À Alcide, on ne fait pas de l’aide à l’insertion, mais de l’aide à la vocation : on a utilisé les sommes qu’on avait en trop pour faire de la trésorerie, embaucher un copain spécialiste des papillons, qui était au chômage. Puis, après, on a eu deux autres salariés par les emplois jeunes. Les deux ont quitté Alcide : l’un (Emmanuel Boitier) est devenu photographe à plein temps, après une expédition au Vanuatu ; il expose avec Yann Arthus Bertrand ; il vend ses photos à Terre Sauvage. L’autre est dans un CREN, une structure un peu plus cadrée que la nôtre. Notre association, c’est une coopérative d’individualistes forcenés, parce qu’un naturaliste, ça bosse tout seul sur le terrain, ça partage pas beaucoup, ça fabrique son monde. Dans l’association, ils sont tous intéressants, ils peuvent tous faire des conférences, te tenir la grappe pendant trois heures avec ce qu’ils font, ils ont tous complètement le nez dedans, ils sont tous autonomes. C’est moi le président, je gère pas leur emploi du temps, je sais pas ce qu’ils font, mais je sais qu’à la fin de l’année, ils auront fait ce qu’ils avaient à faire. Actuellement, ils sont trois salariés : un spécialiste des papillons, un des libellules, un des coléoptères saproxyliques (ceux qui bouffent le bois).

Quels sont les dossiers du moment pour Alcide ?

C’est toujours les inventaires de terrain, pour des réserves naturelles ou des aménageurs d’espaces qui nous demandent s’ils ne bousillent pas telle ou telle espèce. On est la queue de comète des appels d’offres généraux des gros bureaux d’études (nous, on se dit association et pas bureau d’études, parce qu’aucun bureau d’études ne vivrait avec ce qu’on fait). On est complètement décalé, mais on trouve quand même assez de contrats, parce que les bureaux d’études, qui ne peuvent pas se payer un coléoptériste à plein temps, nous appellent.

Je veux aussi essayer d’amener Alcide à être un vrai laboratoire d’entomologie, avec une valorisation du travail scientifique que je vais faire : décrire des bêtes à plein temps. Au départ, ce sera du pur bénévolat…

Et puis, derrière, il y a un atelier : je veux en faire un lieu avec une collection d’insectes, du genre « Les plus beaux insectes du monde », mise en rapport avec la faune d’Auvergne. Ce sera un lieu ouvert au public, gratuit. Je voudrais qu’il soit tout automatique avec une sorte de carte pour les groupes scolaires : ils rentrent la carte dans les trucs, les rideaux s’ouvrent, tout se met en place, ils visitent, ils referment. Un lieu magique sur les insectes, une expo permanente qui les montre comme on aime les voir, nous, pas comme les montrent les scénographes… Un lieu d’entomologie pur. Un jour, deux ou trois gamins passeront et diront : C’est ça … On cherche pas la pédagogie, mais l’illumination, l’émerveillement, juste une crypte, un lieu merveilleux, petit (70 à 80 m2), avec, peut-être, le film de l’année qu’on aura fait en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou ailleurs… Et, au-dessus, un conservatoire avec des collections comme la mienne et, théoriquement, celle de Roger et de ceux qui voudront bien continuer l’œuvre. Je vais commencer à agiter un peu la chose.

L’esprit d’Alcide d’Orbigny continue de t’animer, donc ?

D’orbigny, à onze ans, a décrit 111 espèces. Il a compris que ce qu’il voyait n’était pas des grains de sable, mais de petits organismes préhistoriques et il les a décrits. Puis, il a fait son voyage en Amérique méridionale (Bolivie, Chili, Argentine), où il a décrit 300 espèces d’oiseaux, des reptiles partout, des papillons, des insectes, des crustacés, les comportements des gens, les habitats des indigènes… C’est hallucinant ! Un vrai encyclopédiste. Fabuleux, ces voyages où le type part douze ans… Pour Darwin, le bouquin d’Orbigny était la plus grande somme qui ait jamais existé au point de vue des sciences naturelles.

Alors oui, on s’appelle « Alcide d’Orbigny » parce qu’on essaie de faire durer cet esprit-là. Sinon, on se serait appelé l’amicale laïque des joyeux attrapeurs de mouches ! Mais on est né un bon siècle et demi trop tard. Parce que, que ce soit un mec à Aubière, avec un CAP de typographe, qui devienne le spécialiste mondial des pompiles, ça veut bien dire que tout le monde s’en fout ! Alors que toute la journée, on nous dit : la biodiversité ceci, la biodiversité cela… Il devrait y avoir un spécialiste à Paris, à Berlin, à Londres, à Washington ! Les flores et faunes de France, c’est 30 ans de savoir, c’est publié à 300 exemplaires au maximum, alors qu’elles vont servir pendant 80 ans à connaître notre faune ! Ils ont jamais une aide, les auteurs. Si je veux aller voir un type de guêpe, je dois aller au musée, à Berlin, mettons… Bonjour, je voudrais voir la collection Machin, et on va me demander qui je suis pour voir si je suis assez compétent pour, et avec mes publications, ils diront ah oui c’est bien le spécialiste de pompiles, ils vont ouvrir la collection, je vais aller vérifier que c’est bien le type, je vais dépenser une semaine de blé pour vivre à Berlin, après je vais revenir écrire mon petit article, qui fait dix lignes, sur un point précis. Berlin, c’est pas loin, mais t’en as à New York, au Japon, et c’est comme ça que ces gars font leurs livres, tout à leurs frais, par passion… Enfin, passion, j’aime pas ce mot-là… par curiosité. C’est la grande qualité du naturaliste, la curiosité. Tout de suite, j’ai les pompiles, ce serait con que je change de sujet, mais je pourrais : je trouve tellement étonnant tout ce qui se passe autour de moi.

Comment s’articulent la découverte du monde animal et le voyage ?

Ça va avec, mais tu as toujours, au premier plan, la bestiole. Quand ma grand-mère (104 ans… elle m’appelle « mon petit chasseur de fourmis ») me gardait, je disparaissais sous le pont de l’Artière où il y avait deux lézards verts, et je me disais qu’un jour, je les attraperais. Je suis passé du rêve du gamin qui attrapait des lézards verts à celui de l’adulte qui attrape des monstres, des anacondas (je les ai ratés pour l’instant, mais j’ai eu des histoires avec des anacondas…). Depuis tout petit, c’est l’idée d’aller voir la grande faune. Ça m’a constitué. D’un côté, il y a les hommes, la société, et, beaucoup plus grand autour, il y a le reste, et moi, je suis fabriqué par tout le reste. Je ne trouve pas que le monde est fini, je suis pas du tout pessimiste ou triste ; je trouve la vie belle. C’est dû à mon émerveillement de petit qui n’est pas passé.

Et puis, avec nos bêtes, il y a un côté sensuel : tu captures. Je suis plutôt chasseur que contemplatif. Il faut à tout prix que je saute dessus et que j’attrape. Pour savoir si ça pique, c’est mieux… Des accidents ? Pas grand-chose… En montrant une vipère à des gens, ici, je l’ai lâchée, elle est passée sous un meuble et j’ai pas su la rattraper correctement. Elle m’a mordu. Mordu par une vipère dans un salon !

Tu vas participer à des films sur le monde animal dans les grandes villes…

Ça va s’appeler « Cités sauvages ». Comment est pensée la ville de demain ? Quelle y sera la place de la nature, du sauvage ? On a eu l’idée à trois : les gars qui travaillaient pour Hulot ont eu l’idée de rencontrer des urbanistes ; moi, je suis là, avec quelques compétences naturalistes, pour être la dose de fantaisie et présenter les émissions. On commencerait par quatre grands films de 52 minutes, à Rio, Tokyo, New York et Paris, qui passeraient sur Arte, de 19 h 30 à 20 h 30. Ils sont encore à tourner. Je dois partir en septembre à Rio, avec mon filet à papillons, et essayer de ne pas me faire assassiner dans une favella parce que j’ai vu un criquet sur un toit ! Ce serait bien d’avoir le printemps à New York, car, en septembre, les bestioles commencent à foutre le camp à cause de l’arrivée du froid. Paris : facile, on va pouvoir faire une semaine de tournage par ci, une semaine par là. Tokyo : vaut mieux que tu sois au moment de la floraison des cerisiers, pour ce rapport assez fou qu’ont les Japonais avec la nature.
 Sortie prévue quand ? Impossible de savoir, mais c’est commandé, c’est payé, c’est fait du point de vue juridique, financier, production, c’est acheté. Si les quatre premiers plaisent, on ira dans toutes les grandes villes du monde pour faire une série.

Ça va m’aérer. Je pars avec une équipe de luxe, j’ai vraiment du bol, c’est des grosses pointures. À 28 ans, j’aurais fait des bonds au plafond ; aujourd’hui je dis : c’est bien, c’est très intéressant. Mais ça me tuera pas si ça se fait pas ou si ça se fait sans moi. J’ai tellement de trucs à faire.

M.L. et H.L.

1 - Le Troubleau, paru en 2000, chez Stock . Un recueil de récits poétiques, traversés de battements d’ailes et de cœur.
2 - IRD : Institut de Recherche pour le Développement
3 - CIRAD : Centre international de la recherche agronomique pour le développement

Date de création : 26/08/2011 @ 16:21
Dernière modification : 26/08/2011 @ 17:12
Catégorie : Animaux, nos amis ?
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